Photo : La Presse Canadienne/Jacques BoissinotAprès la déconfiture du 26 mars 2007, Jean Charest se sent, cet automne, visiblement prêt à repartir à la conquête des régions du Québec. Au lendemain du déclenchement des élections, on pouvait voir le premier ministre tout sourire au volant de son autobus de campagne, déterminé à obtenir les 75 ou 80 sièges nécessaires pour former un gouvernement majoritaire.
Dans les régions ressources en 2007, le Parti libéral du Québec (PLQ) n’a réussi à faire élire que trois députés, soit Claude Béchard dans le Bas-Saint-Laurent, Nathalie Normandeau en Gaspésie et Julie Boulet en Mauricie. Dans les régions centrales et dans celles du pourtour de l’île de Montréal, à l’exception de Laval, le PLQ a aussi vu surgir un adversaire mésestimé, l’Action démocratique du Québec (ADQ). C’est principalement dans ces régions que le Parti libéral a perdu des plumes en mars 2007.
Selon les résultats d’un sondage effectué par Léger Marketing au lendemain du scrutin de 2007 et dont les résultats ont été rapportés à l’époque par Radio-Canada, le PLQ aurait obtenu son plus faible taux d’appuis dans l’électorat francophone, 24 %, lors du dernier scrutin. Pour réussir à obtenir une majorité de sièges, les libéraux doivent, selon la plupart des analystes, séduire 40 % des francophones, ce qu’ils avaient obtenu en 2003 (lire notre nouvelle).
Pour obtenir une majorité de sièges, Jean Charest le sait, il devra reconquérir les électeurs de régions comme Chaudière-Appalaches, le Centre-du-Québec, Lanaudière, la Montérégie ou la Capitale-Nationale. Il devra aussi faire une percée dans certaines circonscriptions, considérées prenables, des régions ressources, comme Matane, Gaspé, Rouyn-Noranda ou Chicoutimi.
Le PLQ peut compter sur des coffres bien remplis, des militants aguerris et un électorat de base fidèle, notamment dans trois régions administratives, soit Montréal, Laval et l’Outaouais, où il a recueilli 30 des 48 sièges en 2007.
Même si en 2007 l’ADQ a atteint des majorités enviables de 5000, 8000, voire de plus de 16 000 voix dans plusieurs régions, la lassitude électorale pourrait favoriser les libéraux dans cette campagne dont la majorité des Québécois ne voulaient pas. Le vote de protestation « contre les vieux partis », qui a rapporté tant de dividendes à Mario Dumont en 2007, pourrait bien se métamorphoser en indifférence abstentionniste, ce qui ferait mal à un parti dont la base militante est beaucoup moins solide que celle du PLQ. Mario Dumont, qui doit combattre l’apathie électorale, l’a bien compris lorsqu’il accuse les libéraux d’avoir même réussi à endormir ses partisans. En 2007, le fort taux de participation dans certaines circonscriptions a avantagé l’ADQ. C’est le cas de la Beauce, représentée par deux députés adéquistes, qui a voté à plus de 80 %.
Si les électeurs restent à la maison le 8 décembre, des circonscriptions comme Montmagny-L'Islet, Jean-Lesage, Bellechasse, Charlesbourg ou même Vanier pourraient retomber dans le giron libéral, compte tenu de la désorganisation du Parti québécois dans les deux grandes régions de Québec, soit la Capitale-Nationale et Chaudière-Appalaches.
Dans la région de Montréal, où le PLQ détient de confortables majorités, cette lassitude électorale pourrait aussi se traduire par un vote de protestation favorisant la montée de tiers partis comme Québec solidaire et le Parti vert, ce qui favorisera la division des votes sans menacer le PLQ.
Les annonces d’investissements de près de 135 millions de dollars dans la région de Québec, faites par Jean Charest à la deuxième semaine de novembre, illustrent bien l’importance que prendront certaines régions du Québec au cours de la campagne. Bons seconds dans la majorité des 19 circonscriptions de la Capitale-Nationale et de Chaudière-Appalaches en 2007, les libéraux espèrent sans doute surfer sur la vague de confiance qui déferle sur la région à la suite de la réussite avérée des Fêtes du 400e (lire notre nouvelle).
En région, le PLQ a aussi fortement courtisé les élus municipaux. Aide aux municipalités dévitalisées, signatures de pactes ruraux, programmes d’infrastructures, les libéraux ont répondu au cours des derniers mois promptement aux demandes des maires. Ainsi, pendant la campagne électorale, la ministre des Affaires municipales a rapidement mis en place une mesure d’aide permettant aux conseils municipaux d’étaler sur 15 ans les pertes en deçà de 10 % des régimes de retraite des employés, durement secoués par la crise financière. Sans cette mesure, passée presque inaperçue, plusieurs villes auraient eu à augmenter les taxes des contribuables de 10 % à 12 %, que ce soit pour de plus grandes villes, comme Laval ou Québec, ou pour de plus petites, comme Rimouski ou Dolbeau. Les annonces répétées de hausses majeures de taxes dans les grandes et moyennes villes du Québec auraient pu venir hanter les derniers jours de la campagne du PLQ (lire notre nouvelle).
Le Plan Nord est aussi une invitation aux régions du Québec. En lançant de grands chantiers et en misant sur le développement des ressources, le premier ministre touche à la symbolique des grandes réalisations de l’histoire récente des Québécois, comme la Baie-James ou Manic-V, et à celle de l’occupation mythique du Grand Nord québécois. Le seul obstacle aux grands projets nordiques du PLQ, et il est de taille, est la question autochtone. Les revendications territoriales innues, notamment, font l’objet de négociations qui sont restées sans résultat au cours des deux mandats du PLQ (lire notre nouvelle).
Enfin, le vaste chantier de 30 milliards en cinq ans pour la rénovation des infrastructures, dont 70 % pour les routes, ne peut que plaire aux habitants des régions qui éprouvent chaque jour la dure réalité d’un réseau routier mal en point.
Le PLQ compte peu de députés dans les régions ressources du Québec et n’en compte pas du tout dans des régions comme la Côte-Nord, le Saguenay-Lac-Saint-Jean et l’Abitibi-Témiscamingue. Le parti est aussi peu présent dans les Laurentides, Lanaudière, le Centre-du-Québec et la Mauricie.
Les libéraux ont entamé la campagne en mettant de l’avant l’économie et leur bilan pour contrer la crise financière appréhendée. Pourtant, une autre crise ronge comme un cancer les régions ressources du Québec. En effet, l’industrie forestière québécoise, déjà secouée par le différend entre le Canada et les États-Unis sur les exportations de bois d’œuvre, a été la première à subir les soubresauts du ralentissement du marché immobilier américain. Selon une estimation du Conseil de l’industrie forestière du Québec (CIFQ) en 2007, les régions ont perdu 10 000 emplois directs depuis 2005. Le CIFQ ajoute que l’hécatombe s’est poursuivie en 2008 et pourrait s’aggraver au cours des prochains mois. Le PLQ aura donc fort à faire pour réparer les pots cassés à Donnacona, où on a caché aux travailleurs des tractations entre AbitibiBowater et le gouvernement sur la fermeture définitive des installations. L’histoire pourrait trouver des échos partout au Québec, puisque la forêt est l’activité principale de 250 municipalités, dont 125 villes mono-industrielles (lire notre nouvelle).
Le déclenchement des élections a aussi mis fin à la commission parlementaire sur la refonte du régime forestier, un exercice qui comptait beaucoup pour l’industrie et les régions (lire notre nouvelle).
Depuis plusieurs années, une guerre larvée entre les régions centrales et les régions dites ressources divisent le Québec. Des voix se sont élevées, notamment en Beauce, contre des crédits d’impôt accordés aux entreprises de sept régions, comme la Côte-Nord et la Gaspésie, pour pallier certaines difficultés, dont l’éloignement ou le manque de main-d’œuvre spécialisée. Ces critiques se sont faites encore plus vives au fur et à mesure de la montée du huard devant la devise américaine. Le gouvernement libéral a modifié le programme, et plusieurs de ces mesures prendront fin en 2010, au grand dam de la Coalition des régions ressources qui rassemble 160 entreprises du Québec. La Coalition plaide maintenant pour une réforme en profondeur de cette aide, toujours contestée par le candidat vedette du Parti libéral en Beauce, l’ancien ministre Robert Dutil (lire notre nouvelle). L’arrivée de cette nouvelle recrue teinte étrangement la réponse libérale aux régions ressources (lire notre nouvelle).
D’emblée, la ministre des Affaires municipales et des Régions, Nathalie Normandeau, admet que son parti n’a pas de plateforme spécifique pour les régions. Nous avons, par contre, une série de mesures concrètes qui viennent soutenir l’économie de l’ensemble des régions du Québec, nuance Mme Normandeau. Bon nombre de ces mesures, pactes ruraux, aide aux municipalités dévitalisées, plan d’investissement dans les infrastructures, ont été annoncées avant le déclenchement de la campagne électorale. La ministre souligne que son parti consacrera 825 millions de dollars à la mise en place de sa stratégie de développement régional au cours des cinq prochaines années.
Nathalie Normandeau, députée sortante de Bonaventure et ministre des Régions
Les libéraux incluent aussi dans leurs promesses régionales les 4 milliards qu’ils ont ajoutés au budget 2008-2013 pour mettre à niveau les infrastructures de transports, de santé et d’éducation. Le PLQ fait aussi valoir les 31 milliards qui seront investis (2006-2016) dans le développement de ressources énergétiques comme l’hydroélectricité ou l’éolien. Interrogée sur cette tendance à planifier des engagements à long terme, Nathalie Normandeau explique qu’il s’agit là d’une demande des élus régionaux. Les communautés ont longtemps dit qu’elles étaient fatiguées d’avoir des mesures à court terme, indique Mme Normandeau, et qu’elles voulaient avoir un plan pour préparer le futur. La députée de Bonaventure garantit par ailleurs que toutes ces promesses d’investissement ne seront pas remises en question, malgré la crise financière et le ralentissement économique.
Et d’autres engagements viendront d’ici le 8 décembre, promet la ministre, qui avoue que la problématique des régions lui tient particulièrement à cœur. « Je suis responsable de la mission région depuis 2003. Je vis moi-même dans un village de 2500 personnes et je vois les défis auxquels on est confrontés », fait-elle valoir.
«Il faut reconnaître que des régions du Québec vivent des déficits démographiques, déficits économiques, déficits géographiques », croit Nathalie Normandeau. « Occuper le territoire, ça ne passe pas par une politique uniquement. Ça passe par des gestes concrets, ça passe par des infrastructures. Ça passe par exemple par des infrastructures pour des équipements de sports, de loisirs. Ça passe par une meilleure accessibilité aux services de garde pour les parents », ajoute-t-elle. Outre l’argent, la solution passe par une nouvelle culture d’accompagnement des petites communautés, d’après Nathalie Normandeau, qu’elle juge souvent mal outillées et mal préparées pour assurer leur développement.
L’aide fiscale consentie aux régions ressources, qui aidait ces petites communautés à attirer des entreprises, ne se poursuivra pas au-delà de 2010, mais la ministre n’y voit pas de problème. Entre pauvres et moins pauvres, Nathalie Normandeau refuse de trancher: « Loin de nous l’idée de mettre les régions les unes contre les autres. Notre objectif est d’avoir une fiscalité moderne pour permettre à nos entreprises d’évoluer dans un contexte de mondialisation. »
Par ailleurs, la crise forestière est comme une épine au pied pour le PLQ, malgré un plan d’aide plusieurs fois bonifié et qui s’établit maintenant à 4,5 milliards de dollars. « Ce que nous ne disons pas assez, c’est que la crise va cesser […]. Cette crise est imputable au fait que le marché est effondré actuellement. Je pense qu’il faut être franc et réaliste pour dire aux communautés que l’industrie ne se relèvera pas tant que le marché n’en fera pas autant », explique la ministre, qui admet que l’industrie manufacturière sera aussi touchée par le ralentissement économique. C’est pourquoi, s’empresse d’ajouter Mme Normandeau, son parti a mis à la disposition des entreprises 2 milliards en garantie de prêts, dont 1 milliard en capital de risques géré par la Société générale de financement. Nathalie Normandeau indique que son gouvernement a aussi mis en place le service Formation espace Québec pour aider la main-d’œuvre lors de mises à pied massives.