À la tête d’un gouvernement minoritaire depuis l’orée de 2006, et faisant fi de la loi qu’il a lui-même promulguée sur des élections à date fixe, le premier ministre Stephen Harper décide donc d’envoyer les Canadiens aux urnes. Des élections sont nécessaires, dit Stephen Harper, parce que le Parlement ne peut fonctionner dans ce qu’il qualifie de climat de plus en plus partisan en Chambre, un contexte dans lequel, selon les conservateurs, il s’avère très difficile d’avancer sur le plan législatif.
Rappelons qu’au lendemain de son élection Stephen Harper avait énoncé 5 priorités pour son gouvernement :
Alors, que commence donc la campagne! Une course de personnalités et d’idées qui, pour l’instant, ne semble pas vouloir être dominée par un thème unique.
Tandis que s’essouffle la prospérité canadienne et que plusieurs secteurs industriels tels que l’automobile connaissent d’importantes difficultés, la santé de l’économie canadienne se placera en tête de liste des sujets chauds.
Les adversaires de Stephen Harper ont déjà sorti les couteaux bien affûtés sur cette question : le chef libéral Stéphane Dion martèle que le gouvernement Harper n’a aucun plan pour revigorer l'économie canadienne, au bord de la récession, dit-il.
« Décidément, on reconnaît là un schéma familier : chaque fois que le Canada est sous la gouverne des conservateurs, l’économie ralentit, les emplois se perdent et les déficits se profilent à l’horizon. Les conservateurs au pouvoir, ça veut dire : vaches maigres. C’est toujours comme ça. »
Le chef bloquiste Gilles Duceppe, de son côté, n’est pas plus tendre, lui qui juge que :
« les conservateurs saccagent tout sur leur passage : la culture, l’économie et l’environnement »
On peut s’attendre à un feu nourri d’attaques dirigées contre le bilan conservateur, un gouvernement vivement dénoncé pour son refus d’adhérer au protocole de Kyoto et son peu d’enthousiasme à s’engager dans la lutte contre les changements climatiques. Ses ministres de l’environnement successifs Rona Ambrose et John Baird n’ont d’ailleurs objectivement guère brillé.
Le Nouveau Parti démocratique reproche entre autres au gouvernement de refuser de s’engager dans le marché du carbone : « Le consensus devient de plus en plus clair, tant au Canada qu’à l’échelle internationale: le marché du carbone est le moyen le plus efficace pour réduire la pollution et générer les recettes nécessaires pour fournir des solutions écologiques. » (Extrait du site Internet du NPD).
Face à Stephen Harper, Stéphane Dion fera l’étalage des différentes facettes de son Tournant vert libéral, un programme ambitieux mais assez complexe, et qui, parfois mal compris des citoyens, a déjà dû être modifié à la suite d’une tournée canadienne. Et pourrait encore changer. Au cœur de la philosophie du Tournant vert, l’imposition d’une taxe sur le carbone de 10 $ la tonne la première année et de 40 $ la tonne la quatrième année. L’argent recueilli serait restitué sous différentes formes en réduction d’impôt aux contribuables. Reste que l’idée d’une nouvelle taxe, alors que l’économie stagne, fait peur à bien des gens.
À souligner, l’apport escompté du Parti vert d’Elizabeth May au débat, un parti qui compte maintenant un député tout frais.
Récemment, bloquiste, néo-démocrates et libéraux se sont portés comme un seul homme à la défense de la culture, accusant le régime Harper de se livrer à un jeu de massacre dans un secteur déjà fragile. Il faut dire que, depuis avril, le gouvernement conservateur a aboli une bonne quinzaine de programmes dans le domaine culturel, des compressions qui totalisent près de 45 millions de dollars. Le gouvernement, pour sa part, juge que ces programmes sont désuets.
Des programmes abolis
« La décision du gouvernement conservateur de supprimer d’importants programmes dans le domaine des arts constitue une attaque délibérée contre l’indépendance de l’industrie artistique au Canada ».
« Les conservateurs représentent un danger pour la culture. Ils restent déterminés à museler les artistes qui ne cautionnent pas leur idéologie et ne supportent pas de voir des artistes projeter une image à l’étranger qui ne cadre pas avec les valeurs conservatrices. »
« C'est bien de reconnaître la nation québécoise, c'est un gain, mais il faut aussi passer de la parole aux actes. Pourquoi couper dans la culture, qui est l'expression de la nation? Pourquoi s'opposer au modèle de développement économique communautaire mis en place dans les régions du Québec? » - Gilles Duceppe
Loin d’être anecdotique, la culture est un enjeu qui peut pourtant être parfois négligé en campagne. Dans la course à la séduction des électeurs du Québec, cependant, elle pourrait jouer un rôle important, car elle est étroitement liée à la question identitaire et linguistique. À suivre…
Un autre enjeu de la campagne, un gros, celui de la place du Québec dans le Canada et de la vision du fédéralisme telle que la présente le gouvernement Harper, qui se veut novateur en la matière. En campagne, celui-ci compte jouer à fond la carte de l’unité nationale, en particulier au Québec. Il tentera de démolir son opposant libéral, d’en renforcer l’image d’un chef rigide, déjà perçu par beaucoup comme un pilier du fédéralisme centralisateur.
De son côté, le chef bloquiste Gilles Duceppe se fera fort de mettre en évidence ce qu’il voit comme des contradictions dans l’approche affichée par Stephen Harper en matière de fédéralisme, une approche qui, selon lui, ne peut mener le Québec nulle part.
Le fédéralisme d'ouverture promis par Stephen Harper lors de la dernière campagne électorale n'a été qu'arnaque, tromperie et mensonge, estime Gilles Duceppe.
Selon lui, la place que le gouvernement Harper a consentie au Québec à l'UNESCO, pour ne citer que cet exemple, est une pure coquille vide. Et, selon lui, si Stephen Harper avait vraiment voulu mettre fin au déséquilibre fiscal, il aurait renoncé au pouvoir fédéral de dépenser et aurait transféré des points d'impôt au Québec.
Le conservatisme des troupes de Stephen Harper en matière de justice, de laïcité et de droits individuels sera aussi, on peut le parier sans risquer gros, un thème central de la campagne que mèneront ses adversaires. Ceux-ci craignent que l’avènement d’un gouvernement conservateur majoritaire n’ouvre la porte toute grande à un durcissement en matière de répression du crime (l’ordre public demeurant un thème cher aux conservateurs de Stephen Harper) et à une recriminalisation de l’avortement, entre autres.
« Nous ne pouvons vraiment pas laisser ces dinosaures d’idéologie de droite devenir majoritaires. » - Gilles Duceppe
« On a une crise dans notre économie, on a 4 millions de personnes qui n'ont pas de médecin de famille, on a une crise dans l'environnement [...] on a besoin d'un leadership du gouvernement. Moi, je suis préparé à prendre sa place. » - Jack Layton
Au-delà de tous les enjeux cités plus haut, cette campagne sera l’occasion d’une bataille qui s’annonce féroce autour du leadership de chaque chef.
Stephen Harper, on se le rappelle, s’est fait élire en hissant le drapeau de la transparence, mais ses opposants lui jettent au visage plusieurs dossiers chauds, tels que la douloureusement célèbre affaire Bernier-Couillard, l’affaire Mulroney-Schreiber ou encore l’affaire Cadman, entre plusieurs autres.
« Les conservateurs se présentaient comme les champions de l’éthique du temps qu’ils étaient dans l’opposition, mais c’est plutôt à un gouvernement marqué par son absence de leadership et continuellement embourbé dans les scandales auxquels on a eu droit au cours de la dernière année parlementaire »
a déclaré à ce sujet le leader parlementaire du Bloc québécois et député de Joliette, Pierre Paquette, lors du bilan de la dernière session parlementaire.
Ces dossiers au potentiel plus ou moins explosif seront-ils suffisants pour permettre à Stéphane Dion de remonter sa cote, lui dont les qualités de leader sont mises à mal quasiment sur une base quotidienne?
Et si le chef néo-démocrate Jack Layton semble jouir d’un regain de popularité, il n’en est pas de même pour Gilles Duceppe, pour qui ce scrutin pourrait s’avérer déterminant. Un Gilles Duceppe dont les qualités de leader et le sens de l’éthique ont eux-mêmes été mis en cause dans une campagne publicitaire conservatrice destinée au Québec en août 2008.
Un avant-goût des semaines à venir?